En Colombie, les groupes armés ont trouvé un nouveau terrain de chasse pour renouveler leurs rangs: les réseaux sociaux, et tout particulièrement TikTok. Sur la plateforme, les publications faisant la promotion de ces groupes se multiplient, avec un objectif assumé, attirer de nouvelles recrues et, parmi elles, des jeunes toujours plus nombreux. Ce recrutement en ligne s'inscrit dans un pays profondément marqué par la violence armée, où la guerre fait partie du quotidien depuis des décennies.
Le conflit colombien dure en effet depuis plus de 60 ans, et rien n'a permis d'y mettre fin. Ni l'accord de paix signé en 2016, ni les récentes tentatives de négociation menées par le gouvernement avec les différents groupes armés n'ont réussi à éteindre les combats. Sur le terrain subsiste une multitude de groupes, héritiers des mouvements révolutionnaires et contre-révolutionnaires, dont les affrontements, entre eux ou avec l'armée et la police, restent fréquents et se sont même intensifiés ces dernières années.
Ces groupes vivent en grande partie du narcotrafic et de l'exploitation minière illégale, et auraient aujourd'hui plus de 27 000 membres, un nombre qui continue de progresser. Ce besoin permanent de nouvelles recrues explique en partie leur présence de plus en plus visible sur les réseaux sociaux, un outil qui leur permet de toucher directement une population jeune, plus facile à séduire et souvent moins consciente des risques encourus.
La tendance est particulièrement inquiétante pour les plus jeunes. Selon l'ONU, le nombre de mineurs présents dans ces groupes armés a augmenté de 320% entre 2019 et 2024, une progression spectaculaire à laquelle les réseaux sociaux ne sont pas étrangers. Pour capter cette audience, de nombreuses publications mettent en avant les prétendus bons côtés de la vie dans les groupes armés, exhibant argent, montres et voitures, mais aussi des armes de guerre et le pouvoir qu'elles conféreraient.
La mise en scène est soigneusement pensée pour séduire. Des jeunes femmes s'affichent sur TikTok, une manière d'attirer les hommes, tandis que, pour les femmes, la lutte armée est parfois présentée comme un vecteur d'émancipation. Certaines de ces publications, qui vantent aussi les valeurs que ces groupes prétendent défendre, dépassent les 100 000 vues et suscitent une avalanche de commentaires, où reviennent sans cesse les mêmes questions sur les conditions et l'âge requis pour rejoindre les rangs.
Pour mesurer l'ampleur du phénomène, des journalistes ont créé un faux profil se faisant passer pour un adolescent de 17 ans et contacté 33 de ces comptes, par message privé ou en commentant leurs publications. Six d'entre eux ont répondu. Plusieurs vidéos renvoyaient au front Franco Benavides, un groupe dissident de l'ancienne guérilla des FARC, tandis qu'un autre compte, lié au Clan del Golfo, le principal groupe paramilitaire du pays, a d'abord affirmé qu'on ne pouvait pas les rejoindre à 17 ans avant de se raviser, en faisant miroiter une paye représentant plus du double du salaire minimum colombien.
Sur le plan géographique, un territoire concentre l'essentiel du drame. Le département le plus touché par le recrutement d'enfants est le Cauca, où 174 mineurs ont été recrutés en 2025 selon les autorités, soit près de la moitié des cas recensés à l'échelle nationale, des chiffres que les observateurs jugent malgré tout sous-estimés. En permettant un recrutement plus discret et en atténuant la perception du danger chez les jeunes, les réseaux sociaux ont ouvert une nouvelle voie à des groupes armés dont la violence, elle, demeure bien réelle.
