Une plainte inhabituelle vient ouvrir une voie vers la justice pour des victimes soudanaises. Elle vise les actions des Forces de soutien rapide dans la région de Khartoum, sur une période qui s'étend de 2023, quand la guerre a commencé, à 2025, lorsque ces forces ont perdu le contrôle de la zone. En ciblant ces deux années, la démarche cherche à faire répondre de leurs actes ceux qui ont sévi pendant cette période, dans un conflit qui a ravagé la capitale soudanaise.
À l'origine de cette procédure se trouve une organisation non gouvernementale, Legal Action Worldwide. Elle représente douze civils soudanais qui vivaient dans cette région à cette époque. Ce sont donc des personnes ayant vécu sur place, au plus près des événements, qui portent aujourd'hui ce dossier, en s'appuyant sur le soutien juridique de l'ONG pour faire entendre leur cause loin du Soudan.
Le sort subi par ces plaignants est lourd. Ces douze civils ont été arrêtés et torturés, et ils ont vu une partie de leur famille être exécutée. Certaines des femmes qui font partie des plaignants ont par ailleurs été soumises à des violences sexuelles. Derrière la plainte se trouvent ainsi des récits de personnes qui ont enduré des sévices graves et perdu des proches au cours du conflit.
Si la plainte a été déposée au Kenya, c'est d'abord parce qu'il était impossible de la porter au Soudan. En raison de la guerre, une telle plainte n'aurait pas été instruite sur place, le système judiciaire soudanais n'étant pas en mesure de traiter le dossier dans ce contexte. C'est cette impasse qui a conduit l'ONG à chercher une autre juridiction susceptible de prendre l'affaire.
Le choix du Kenya s'explique par deux raisons précises. La première tient au cadre légal du pays, qui lui permet d'enquêter sur des crimes commis à l'étranger et de les juger. Il s'agit de crimes contre l'humanité et de crimes de guerre, couverts par la loi sur les crimes internationaux de 2008. Tous les pays ne disposent pas d'une telle loi, ce qui fait du Kenya une option rare pour ce type de poursuites.
La seconde raison est plus concrète. Certains des suspects accusés d'avoir commis ces crimes, et qui sont présentés comme des membres des Forces de soutien rapide, séjourneraient librement au Kenya. C'est aussi la première fois qu'une plainte est déposée dans ce pays pour des crimes de guerre et des crimes contre l'humanité commis dans un autre État, une démarche qui pourrait contribuer à renforcer la justice internationale.
Cette initiative s'inscrit dans un contexte plus large. La Cour pénale internationale a été ouvertement critiquée par nombre de pays africains ces dernières années, certains la jugeant biaisée et trop centrée sur les pays du Sud, en particulier l'Afrique. Une procédure menée sur le sol du continent pourrait donc redorer son image. En parallèle, une autre instruction est en cours, des enquêteurs de la Cour pénale internationale s'intéressant aux massacres commis au Darfour par les Forces de soutien rapide.
