Un spécimen retrouvé près de Paris relance le débat sur les espèces disparues. Entre lacunes de données et pièges à ADN, la science tente de rattraper son retard sur la réalité du vivant.
Un naturaliste a repéré une petite mouche ressemblant à un bourdon dans l'agglomération parisienne. Il s'agit de Pocota personata, une espèce dont la dernière trace officielle date de 150 ans. La situation est paradoxale. Soit cet insecte s'est éteint avant de réapparaître, scénario quasi impossible, soit il a survécu dans l'ombre, ignoré des scientifiques pendant un siècle et demi.
Ce n'est pas un simple anecdote entomologique. C'est une faille dans notre perception du vivant. Alors que la COP17 sur la biodiversité s'ouvre en Arménie, cette redécouverte met en lumière l'incapacité des chercheurs à quantifier précisément la décline des espèces. Nous pensons savoir ce qui disparaît, mais nous sommes souvent dans l'aveuglement total.
Nous savons que la biodiversité recule, mais nous manquons cruellement de données pour mesurer l'ampleur du phénomène. Le suivi actuel et passé des espèces reste lacunaire. Cette trouvaille parisienne en est la preuve la plus crue de notre ignorance.
Une lacune de connaissance vertigineuse
L'échelle de l'inconnu nous échappe encore largement. Une étude de 2011 estimait que 86 % des espèces terrestres et 91 % des créatures marines n'avaient toujours pas été formellement décrites par la science. Même parmi celles que nous connaissons, leur statut est souvent flou.
Selon l'Union internationale pour la conservation de la nature, les scientifiques n'avaient évalué le risque d'extinction que pour environ 8 % des espèces connues en 2025. C'est un chiffre qui donne le vertige et qui explique pourquoi une disparition peut passer inaperçue pendant des décennies.
Rodolphe Rougerie, responsable du projet Dynabiod, confirme cette impuissance. Il explique que face à la décline, les scientifiques sont parfois désemparés à cause de ce manque crucial de données de suivi.

Le chantier de la base de données française
Pour combler ce vide, le Muséum national d'Histoire naturelle (MNHN) et le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) ont lancé un projet ambitieux en juin dernier. L'objectif est de construire une base de données exhaustive des plantes et des invertébrés présents sur le sol français.
C'est un travail de titan, car l'identification n'est pas une science exacte. Alors que repérer un grand mammifère ou un oiseau est relativement simple, la tâche se complique considérablement avec les petites espèces. Les insectes, les champignons ou les organismes microscopiques demandent un œil aiguisé et des outils de pointe.
Le projet Dynabiod vise donc à structurer ces observations éparpillées pour offrir une image plus claire de l'état de la nature en France et en Europe.

Les pièges du Jardin des Plantes
Chaque semaine, Fanny Kratz, chercheuse au MNHN, inspecte de grandes tentes blanches installées dans le Jardin des Plantes à Paris. Ces structures servent de pièges à insectes et sont déployées dans seize autres sites à travers le pays.
Elle utilise ensuite l'ADN capturé pour combler les lacunes dans les données existantes. Mais la tâche est décrite par la chercheuse comme étant « très, très longue » et « très, très compliquée ».
Un seul piège peut contenir jusqu'à 261 types d'ADN différents. Le problème, c'est que ces traces génétiques ne correspondent pas forcément à 261 espèces distinctes. Il y a toujours quelques inconnus, des séquences d'ADN qui ne correspondent à rien dans les bases de données actuelles.

L'impasse de la taxinomie
La difficulté de la biodiversité réside dans cette opacité. Nous sommes bloqués, incapables de dire avec certitude ce qui existe encore et ce qui a disparu. Le retour de Pocota personata n'est donc pas qu'une bonne nouvelle, c'est un rappel de nos limites.
Tant que nous ne serons pas capables de cataloguer le vivant avec précision, nous ne pourrons pas mesurer l'impact réel de nos actions, ni de l'inaction. Cette espèce fantôme nous rappelle que la nature continue de nous échapper, même au cœur de nos plus grandes villes.
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