Commentaire : À Crova, une rizicultrice italienne démontre que la biodiversité peut être une stratégie de survie face à la chaleur, loin des dogmes agricoles traditionnels.
Quatre cents ans après que des moines aient transformé un marais du nord-ouest italien en rizières, une femme de 43 ans a fait le pari inverse. Alice Cerutti a rendu un tiers de ses terres à la nature, plantant plus de 10.000 arbres indigènes au milieu de ses champs dorés. Ce n'est pas un geste purement esthétique, c'est une stratégie de survie.
Elle cultive du riz rouge et noir, des variétés anciennes comme le Carnaroli Classico, sans un seul gramme d'engrais chimique. Dans un contexte où l'Italie perd environ 25 % de sa production à cause de la canicule, cette approche radicale séduit de plus en plus de chercheurs et d'agriculteurs cherchant des alternatives à l'irrigation massive.
La forêt comme bouclier climatique
On voit souvent la biodiversité comme un luxe, un supplément d'âme pour les consommateurs urbains. Alice Cerutti, elle, la considère comme une infrastructure de production. Selon elle, depuis la plantation des premiers chênes, aulnes et frênes, le nombre de papillons et de libellules a explosé. Cette vie sauvage agit comme une régulation naturelle de la température et de l'humidité du sol.
Ce taillis aménagé autour d'une source naturelle crée un microclimat. L'agricultrice observe une réaction de la nature qui semble défier les modèles agronomiques classiques. La végétation dense ne compète pas avec le riz, elle le protège.

Le poids des moutons dans le sol
Pour fertiliser sans chimie de synthèse, la Cascina Oschina fait appel à une méthode ancestrale. Environ 1.200 moutons paissent sur les cultures entre les récoltes. Leur présence laisse derrière eux une matière organique qui enrichit le sol naturellement, remplaçant les intrants coûteux et polluants.
C'est un système bouclé où chaque élément a une fonction. Les légumineuses cultivées fixent l'azote, les moutons recyclent la biomasse et les arbres stabilisent l'écosystème. Le rendement est plus modeste, mais la qualité est supérieure et la dépendance aux marchés extérieurs s'effondre.

Une crise structurelle du riz italien
L'Italie reste le premier producteur de riz en Europe, mais le secteur est à bout de souffle. L'afflux d'importations asiatiques, la hausse des coûts et les sécheresses intensives menacent la viabilité des exploitations. Le syndicat Coldiretti alerte sur des pertes potentielles de 25 % de la production cette année, un chiffre qui sonne comme une alerte rouge pour toute la plaine du Pô.
Face à cela, beaucoup de producteurs se tournent vers le semis à sec, une technique qui évite l'inondation continue. Mais cette méthode a ses limites. Elle ne traite que le symptôme de la pénurie d'eau sans s'attaquer à la dégradation du sol ni à la perte de résilience face aux vagues de chaleur.

L'eau, cet enjeu vital
La submersion des rizières joue un rôle crucial dans la recharge de l'aquifère. Le sol agit comme une éponge qui stocke l'eau pour la restituer en période de sécheresse. En supprimant cette inondation, on risque d'accélérer la dessiccation des nappes phréatiques, un paradoxe que la riziculture biologique semble éviter par la structure même de son écosystème.
Alice Cerutti incarne cette transition. Elle ne se contente pas de produire du riz, elle entretient un paysage qui résiste au changement climatique. Son exemple montre que la productivité et la conservation ne sont pas opposées, mais indissociables dans un monde qui réchauffe.
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