En Thaïlande, le service militaire ne dépend pas d'un choix mais d'un tirage au sort, et chaque année de jeunes hommes attendent, le ventre noué, de connaître leur sort. Ce rituel de la loterie existe depuis 1954 et reste très codifié. Le nombre de cartes rouges, celles qui désignent les futurs appelés, varie selon les besoins de l'armée à l'échelle régionale.
Le jour du tirage, la tension monte lentement à mesure que les heures passent. Cette fois, 50 cartes rouges étaient prévues pour 112 appelés, soit près d'une chance sur deux de partir à l'armée. Les jeunes suivent le compte en temps réel, car plus il sort de cartes rouges, plus leurs propres chances d'en tirer une diminuent au fil de la cérémonie.
Pour l'un d'eux, prénommé Natakit, le verdict est un immense soulagement. Il n'ira pas à l'armée et restera libre d'utiliser ses deux prochaines années comme il l'entend. Je ne peux pas vous dire comme je suis heureux, confie-t-il, lui qui était si tendu. Pour son ami, en revanche, c'est la consternation, car tiré au sort, il dit son dégoût et prévoit de sortir boire le soir même.
L'épreuve est particulièrement redoutée par certains. Une jeune femme transgenre raconte avoir eu peur de venir, persuadée d'être la seule dans ce milieu très masculin. Elle craignait que l'on se trompe sur son nom ou que quelque chose se passe mal, et confie tout simplement qu'elle ne voulait pas aller à l'armée.
Au-delà de l'angoisse du tirage, c'est ce qui attend les appelés dans les camps qui inquiète. Derrière les images promotionnelles de l'armée, la réalité des camps militaires thaïlandais fait souvent la une pour ses débordements. Humiliations, passages à tabac et punitions corporelles y sont régulièrement dénoncés par ceux qui en sortent.
L'ampleur du problème est désormais documentée. Human Rights Watch évoque des abus persistants et recense 21 décès de conscrits signalés entre 2009 et 2024. Ces chiffres donnent une mesure de ce que des familles décrivent comme une violence installée au cœur même de l'institution militaire du pays.
Le cas le plus emblématique est celui de l'oncle de Nari Sarawan. En 2011, ce moine bouddhiste est mort en plein service militaire après avoir été battu et torturé par des officiers, fouetté avec des bâtons en bambou, couvert de bleus et frappé à coups de bottes militaires, l'autopsie révélant même que du sel avait été passé sur ses blessures. Âgée alors de 18 ans, Nari Sarawan a osé poursuivre les militaires en justice, devenant le visage de ce combat, mais aussi une cible de menaces.
